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Le Picarillo de Belleville

Moi, c’est Charlie. T’Charlie plus exactement, biffin à cette heure. Et je suis un mec organisé : au petit matin, 7 heure moins le quart, j’arrive avec mon sac et ma colère, celle que je cache sous un sourire de ravi, celui de la crèche provençale. J’étale un bout de tissu marron sur le trottoir et je dispose ma came : un appareil de chauffage, des cordons de téléphone portable, un bouquin de photos, une paire de chaussure. Tout est bien propre, j’ai astiqué ma marchandise, elle se vend mieux comme ça. Je m’installe depuis quelques jours près du métro Belleville, devant l’immeuble de la CFDT. Comme il fait froid, et que le jour n’est pas au rendez-vous, j’allume une lampe tempête. C’est plus agréable.

Les gens passent, pressés, un coup d’œil rapide sur mon étal. Je cherche le contact, une petite connivence, sans familiarité. Ils sont mon public, et si je suis là pour eux, eux ne viennent pas pour moi. Alors il faut que je les accroche gentiment, un peu de gouaille, sans trop d’insistance. Une mama noire attrape entre ses mains un cache-nez en poil synthétique. Elle le touche, le palpe, mais le laisse sans même demander un prix. Les bouquins ont toujours un certain succès et ont le privilèged’ être feuilletés. Mais pas forcément achetés. «Allez y, allez-y, un regard ne coûte rien », je marche de long en large, je tape dans mes mains, j’ai froid. Et puis, je redoute la flicaille. Mon petit commerce est particulièrement interdit. Les marchés de la misère, qui s’étaient installés un peu plus loin, au métro Couronnes, viennent d’être nettoyés. Ils attiraient tout le petit monde des sans, sans argent, sans patrie, sans logement, sans papier, mais souvent organisé en réseau ou du moins en clan. Les embrouilles devenaient de plus en plus pénibles, et les bagarres pour de ces petits riens qui représentent tant aux yeux des protagonistes, pouvaient être dangereuses. Je ne suis pas resté longtemps là-bas. Trop de coups à prendre. Et nous, les gens de la rue, notre capital, c’est notre santé, et déjà, on n’en a pas beaucoup. Alors, il faut savoir se ménager.

Enfin, pour quelques jours, l’affaire est réglée, le marché n’existe plus. Où sont mes compagnons d’infortune ? Nulle part pour beaucoup d’entre eux. Certains ont repris leurs habitudes, les uns mendient de l’argent que d’autres leur piquent. J’en connais qui de toutes façons font les puces le week-end, traînent un peu à la Goutte d’Or, ou vers les périph’ flairant une nouvelle installation possible. J’avalerai bien un petit café, mais il me faut un peu de fric pour le payer. Alors je joue la bonne humeur. « Allez-y, allez y ». Je jette un coup d’œil au kiosquier, ceux qui vont au boulot descendent la rue de Belleville, achètent un journal, filent dans le métro. Je vois bien que je suis un peu trop à l’écart, pas dans l’axe de leur regard. Je déballe encore bol de couleur jaune, l’enlève de son papier journal, histoire faire quelque chose. Tiens un client : « Deux euros, monsieur », et le client me tend un billet. Bien sûr, je n’ai pas de monnaie, j’envoie le type en faire chez le marchand de journaux à deux pas, toujours content de troquer sa ferraille contre du léger. Moi, je ne veux pas me déplacer, peur du vol, de la police, de tout.

Un coup d’œil autour de moi, et je remballe, trop risqué à cette heure-ci ! En avant pour le bistrot, la chaleur, le caoua. Qu’il me semble bon. Et d’un coup, mon moral remonte en flèche.

Françoise Galland


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